Une ville sortie d’un marais à moustiques
Au début des années 1960, le littoral du Languedoc n’est pas une destination : c’est une bande de marais salants, d’étangs et de sable où les moustiques rendent l’été difficilement tenable. Les vacanciers français, eux, descendent en Espagne, sur une Costa Brava qui vient d’ouvrir ses hôtels à bas prix. L’État décide de retenir ce flux chez lui et lance en 1963 une opération d’aménagement du littoral, restée célèbre sous le nom de son responsable, Pierre Racine. Objectif : créer de toutes pièces des stations balnéaires là où il n’y avait rien. Les travaux commencent en 1965 sur un terrain vierge, après une campagne de démoustication de grande ampleur.
Pourquoi des pyramides
Le chantier est confié à l’architecte Jean Balladur, nommé architecte en chef au milieu des années 1960, et qui y consacrera près de trente ans. Il refuse la barre d’immeubles alignée face à la mer, formule dominante de l’époque, et dessine des bâtiments en gradins, pyramidaux, dont il assume l’inspiration : les pyramides de Teotihuacan, au Mexique, qu’il avait visitées, et les courbes de béton blanc de Brasilia. La forme n’est pas décorative. Les gradins donnent à chaque appartement une terrasse profonde et de l’ombre, et le profil des immeubles répond à celui des reliefs visibles depuis la plage.
Balladur a poussé la logique jusqu’à opposer deux quartiers de caractère différent, l’un aux lignes anguleuses et dressées, l’autre aux formes arrondies et plus basses. Sur une vue aérienne, c’est ce qui saute aux yeux avant tout le reste : la station n’a pas été construite immeuble par immeuble, elle a été composée d’un seul geste.
Le procès en laideur
Il a été instruit très tôt. Dès les années 1970, La Grande-Motte devient le symbole commode de tout ce qu’on reproche à l’époque : le béton posé sur le littoral, la station artificielle sans village d’origine ni vieilles pierres, l’architecture qui date au premier coup d’œil. On lui prête alors les surnoms de « la Grande Moche » et de « Sarcelles-sur-mer » — le second, en 1973, dit tout du reproche : une cité de banlieue posée devant la Méditerranée. La commune elle-même n’existe que depuis le 1er octobre 1974, date à laquelle elle est détachée de Mauguio — un argument souvent utilisé contre elle, comme si une ville sans passé ne pouvait pas avoir de valeur.
Un dernier grief, plus concret, se vérifie encore aujourd’hui : 73,9 % des logements sont des résidences secondaires (Insee, 2022). Pour 8 508 habitants à l’année, la station se vide l’hiver — ce qui nourrit l’idée d’une ville décor, habitée deux mois par an.
Le reproche le plus solide n’est d’ailleurs pas esthétique : c’est celui de l’urbanisation d’un littoral qui, ailleurs en France, sera protégé par la loi Littoral en 1986, soit vingt ans trop tard pour ce morceau de côte.
Le retournement
Puis le regard a changé, comme il change souvent une fois passé le délai qui sépare le démodé de l’historique. Le 19 janvier 2010, le ministère de la Culture attribue à La Grande-Motte le label « Patrimoine du XXe siècle » : c’est le seul ensemble urbain de cette taille en France à l’avoir obtenu, et le label a été renommé « Architecture contemporaine remarquable » en 2016. Depuis, la station est étudiée, publiée, photographiée pour ses volumes plutôt que moquée pour eux — et le mot « pyramides », longtemps ironique, est devenu son argument.
Ce que ce vote mesure, et ce qu’il ne mesure pas
Un jugement esthétique n’a pas de valeur de vérité, et ce compteur ne tranche pas une question d’histoire de l’art : il enregistre un rapport de force entre deux réflexes. Celui qui n’a vu la station qu’en photo vote presque toujours sur la silhouette ; celui qui y a passé un été vote sur autre chose — l’ombre des terrasses, la distance à la plage, l’absence de voitures dans certains secteurs.
C’est pour cette raison que l’écart, ici, est plus intéressant que le vainqueur. Un résultat serré signifierait que la réhabilitation de l’architecture des années 1960 a réellement gagné le grand public, et pas seulement les revues spécialisées.
Sources : ministère de la Culture / DRAC Occitanie, publication « Jean Balladur et la Grande-Motte. L’architecte d’une ville » (collection Duo, section Patrimoine du XXe siècle) ; arrêté d’attribution du label « Patrimoine du XXe siècle » du 19 janvier 2010. Vérifié le 25 août 2026.