Une frontière qui existe vraiment
Ce débat a ceci de particulier qu’il est cartographiable. Les enquêtes de géographie linguistique menées ces dernières années, notamment celles du projet Français de nos régions, montrent une aire d’usage nette : chocolatine domine dans le Sud-Ouest — grosso modo l’ancienne Aquitaine, Midi-Pyrénées et une partie du Languedoc — tandis que pain au chocolat règne partout ailleurs. La ligne de partage n’est pas floue : elle suit à peu près l’ancienne aire d’influence occitane, et elle se déplace peu d’une génération à l’autre.
Il existe même un troisième terme, souvent oublié dans la dispute : dans une partie des Hauts-de France et en Belgique francophone, on demande un petit pain ou une couque au chocolat. Et de l’autre côté de l’Atlantique, la question ne se pose pas : au Québec, chocolatine est la forme recommandée, ce qui explique le nombre de Québécois qui débarquent dans ce débat avec la tranquille assurance de gens qui n’en ont jamais eu.
D’où vient le mot
La légende la plus répandue veut que « chocolatine » vienne de l’anglais chocolate in bread, prononcé par des soldats britanniques pendant la guerre de Cent Ans. C’est joli, c’est raconté partout, et rien ne l’atteste. L’explication linguistique ordinaire est beaucoup plus banale : « chocolatine » se forme comme « praline » ou « nougatine », en accolant un suffixe à un nom de matière — un procédé courant dans le vocabulaire de la pâtisserie du XIXe siècle. Autrement dit, le mot n’a rien d’un anglicisme : c’est une formation française classique.
Le jour où l’Assemblée nationale s’en est mêlée
En juin 2018, une quarantaine de députés déposent un amendement au projet de loi sur l’alimentation visant à protéger les appellations culinaires locales, la chocolatine servant d’exemple explicite. L’amendement est rejeté, et l’affaire fait le tour des rédactions en vingt-quatre heures. Ce n’était évidemment pas une politique publique sérieuse — mais l’épisode dit quelque chose de réel : ce vocabulaire est vécu comme un marqueur d’appartenance, pas comme une question de dictionnaire.
Ce que ce vote mesure, et ce qu’il ne mesure pas
Un compteur en ligne ne mesure pas la répartition de la population française. Il mesure qui vient voter — et sur ce débat précis, le camp minoritaire est historiquement le plus mobilisé : on défend d’autant plus fort un usage qu’on passe sa vie à devoir le justifier. Un résultat qui donnerait la chocolatine largement gagnante ne prouverait donc pas qu’elle a gagné la France ; il prouverait que le Sud-Ouest s’est levé. C’est en soi une information, à condition de savoir ce qu’on lit.
La comparaison intéressante viendra plus tard, quand assez de voix auront été exprimées pour comparer le résultat affiché ici avec la carte linguistique : l’écart entre les deux dira exactement lequel des deux camps se déplace le plus pour défendre son mot.
Sources : enquêtes de géographie linguistique du projet Français de nos régions (université) ; compte rendu des débats de l’Assemblée nationale, projet de loi Agriculture et Alimentation, juin 2018 ; Office québécois de la langue française.